dimanche 26 juillet 2009

Yogya, ne me quitte pas

Hier je me suis réveillée les yeux encore collants d'un maquillage dont on m'avait affublée pour mon numéro de danse javanaise. Quelque chose clochait, ce n'était pas net. J'ai suspicieusement ouvert un oeil, puis deux: il était tard, Bilka ne m'avait pas réveillée. Et pour cause: les chambres de mes trois colocs étaient vides, les rideaux tirés. Aninda n'était pas sortie en trombe de la maison pour nous amener à l'Université, sa mère n'avait pas mis de riz sur la table à déjeuner, l'horaire ne prévoyait aucun cours. C'était fini.

Je me retrouve donc dans l'aéroport de Jakarta, encore, pour une escale de 8h (oui, 8h). Avec 3h de sommeil cette nuit, une sieste dans l'avion Yogya/Jakarta s'est imposée, même si ce sont les bancs les moins confortables de l'univers. J'ai ensuite filé vers la navette qui va d'un terminal à l'autre, en prenant soin de faire des ronds et de ne pas débarquer. Après 30 min le chauffeur me réveille, perplexe de me voir encore là. Comme je ne savais pas comment lui expliquer que j'utilisais son bus pour passer le temps et dormir, j'ai débarqué la fois suivante où on a fait un arrêt au terminal 2. Après 2h de sieste sur un banc miteux, j'ai abandonné l'idée de dormir et je me suis fait le luxe d'une visite au spa de l'aéroport. Il n'y a bien qu'en Indonésie où c'est abordable. Et pour le temps que ça m'a permis d'utiliser, ainsi que la merveilleuse douche chaude incluse, ça en valait mille fois la peine. C'était 3 fois plus cher qu'à Yogya, mais encore 3 fois moins qu'au Québec. Et c'est une bonne façon de dépenser mes derniers rupeeas!

À 5h ce matin, nous étions 5 Québécois dans le microscopique aéroport de Yogya. Plein de câlins plus tard, j'ai du les laisser partir vers leur prochaine île, et me résigner à prendre mon avion seule, tout en noyant ma peine dans une énorme carambole que j'avais achetée, et dans le paquet d'oreos qu'Éric, quel amour, m'a offert. Une rangée sur deux est maintenant dans mon estomac. Mais comme mon activité principale, ou presque, était d'engraisser depuis mon arrivée ici, je me suis dit que je n'en suis plus à un paquet de biscuits près!

Ça me fend le coeur de quitter l'Asie déjà, ce saut était beaucoup trop court. Mais je me dis que ça a du bon: plus de fibres dans mon alimentation (ici j'ai bu plus de Bin Tang que je n'ai mangé de fruits et légumes...), plus de gens qui me prennent en photo comme une bête de cirque (ça n'arrête pas, surtout hors de la ville, et on ne nous demande pas notre consentement, on se pitche sur nous, c'est tout), des installations sanitaires dignes de ce nom, un régime alimentaire avec moin de 98% de riz, des facilités de lavage où on ne repasse pas les sous-vêtements (mon signe "ne pas repasser" a été vain), et bien d'autres...

Dans les péripéties il y a l'adoption d'un chat, un chaton abandonné en fait, que Catherine et moi avons prénommé Java. Après 2 jours de tentatives d'approche, on l'a attrapé et en 2 secondes il avait délaissé les cris pour le ronronnement. Il est vite devenu la mascotte de l'École, passant d'une paire de bras à une autre, dans son sac attitré.

La dernière activité du "programme social" était la visite de la Kete pass et de Borobudur. La Kete pass était une bonne blague: point de vue apparemment superbe du volcan Merapi, il y avait tant de brûme qu'on ne voyait pas son nez. Et voir un film sur l'ascension du Merapi quand les 2/3 des participants l'ont grimpé en début de séjour, c'était quand même drôle. Le temple de Borobudur, le plus grand temple bouddhiste au monde, était pas mal plus chouette. Mis à part la horde de jeunes Belges chiants qui faisaient de la "conservation", i.e. brandir des pancartes énormes expliquant de façon ultra-caricaturale qu'il ne fallait pas détruire le temple (noter qu'ils parlaient des pierres comme des êtres vivants et considéraient comme des offenses égales arracher la tête de Bouddha ou toucher une pierre, pourtant on marchait dessus). Les signes "ne pas grimper, gratter ou arracher" (fouillez-moi pourquoi je gratterais une pierre...) étaient tellement omniprésent que de prendre une photo sans en avoir 2 dans le portrait était très complexe. Je trouvais que c'était de l'abus. Surtout que ces zoufs faisaient ça dans un programme de "stage", i.e. ils se chouppent 2 semaines en Indonésie pour expliquer aux Indonésiens comment ils ne devraient pas trop toucher à leur patrimoine. Ça me titillait comme principe. Et ils nous expliquaient comme ils était heureux de se sacrifier pour éduquer la masse... Beurk beurk. Le temple, hormis ses "conservateurs" était très beau, et nous avons marché tous les étages une fois dans le sens des aiguilles, ce qui permet d'atteindre le nirvana (mais je l'ai fait à l'envers, j'irai donc sans doute en enfer).

Déterminée à poursuivre un train de vie d'enfer avant de quitter Yogya, on s'est mis à une quinzaine pour filer dans un resto de fruits de mer et poissons après l'ascencion de Borobudur. C'était la meilleure chose au monde! La table s'est en un instant garnie de poissons, de calmars, de crevettes, de petites moules et moi j'avais abandonné toute conversation, entièrement dévouée à manger. Andréanne ne cessait de recommander des crevettes en agitant une carcasse de crustacé devant le serveuse unilingue indonésienne et en s'esclamant "more!". Le message passait. Assises entre deux Danois, j'ai été la cible de regards perplexes de la part de ma tablée. Jamais ils n'avaient vu de fille aussi peut consciencieuse de son apparence et de sa tenue à table. Manger avec mes mains ne me répugnait pas, gratter les os non plus, fini les plats, en avoir partout sur le visage, pas de problème. J'étais en extase en train de manger un des meilleurs repas de ma vie, pas question de penser à bien me tenir!

Ce soir là nous sommes allés danser dans un club indonésien, qui était assez moche en fait, mais les choses sont devenues encore plus étranges quand des femmes en petite tenue ce sont mis à danser sur la scène. Perplexes comme jamais, nous nous fixions d'un regard éberlué. Des danseuses pour nous, ça allait dans un bar de danseuses, pas dans un club... pas en Indonésie il paraît. Je me suis dit que c'était un moment idéal pour rentrer chez moi. La même chose s'est passée quand on est sortis le dernier soir ailleurs: poles et petites tenues. Peu intéressés par un tel spectacle, nous avons tourné le dos. Il semble que la répression sexuelle donne naissance à de drôles de choses...

Le dernier jour de l'École d'été était dédié à une journée de conférence sur les "maladies tropicales émergentes", bien que rien de ce qui a été discuté n'était tropical ou émergent, et que généralement on avait vu ça 3 fois en cours déjà. Du couop, ça dormait ferme, ça écrivait des cartes postales, ça lisait, ça classait des photos, etc. Le point positif: on ne nous a pas servi une des ses rebutantes boîte à lunch qu'on a eu si souvent, mais un bon buffet. On s'est lancé comme des défoncés sur le poulet saté, qui a lui seul devrait empêcher le végétarianisme. Chaque fois que ma mère d'accueil en faisant, j'étais partie pour 30 min pendant lesquelles elle remplissait mon assiette sans répit.

Alors que la plupart étaient libérés suite à 5h de conférence aussi longues et pénibles les unes que les autres, nous avons du filer à l'université pour pratiquer cette fichue danse javanaise. Surpris, nous avons réaliser que l'on en avait vraiment pour l'après-midi à se faire coiffer, maquiller et habiller. Je ne me reconnaissais plus. Ils ont du refaire mon corsage 2 fois, même selon des standards indonésiens je n'ai pas de poitrine. Puis la jupe tient grâce une bande qu'on enroule 6 ou 7 sept fois autour des côtes, faisant l'effet d'un corset. Et avec tous les trucs qu'ils m'avaient mis sur la tête, j'avais peur de simplement en dodeliner. Les costumes étaient vraiment magnifiques, et c'était toute une expérience. Qui valait de s'humilier en dansant devant un public indonésien une danse traditionnelle que la plupart d'entre eux n'ont jamais dansé, nous, une bande de blancs. Puisque l'on était tous si joliment habillés, il a fallu faire des heures de séances photos ensuite. Puis c'était les adieux, tout le monde se dispersant pour la suite des périples... Notre cher Peter-le-Polonais (notre copain le plus drôle, de loin) a bien résumé l'ambiance en terminant sa présentation de photos du voyage: "Guys, it's sad to leave you all so soon... but Bali is waiting". Grand comique, il a inclus dans le diaporama une photo de notre boîte à lunch typique, pleine de riz, avec la légende suivante: "Whatever you want, whatver you do, there's already rice, waiting for you!".

Ce qui m'a amené à me réveiller seule hier matin. Mais comme nous étions déterminés à profiter de cette dernière journée, fusse-t-elle post-École d'été, nous avons fait le truc le plus indonésien possible: de la moto. On est débarqués chez un "loueur de moto", on a eu un crash course de 10 min, et on est embarqués. Andréanne est embarquée derrière moi, ce qui me fait dire que cette femme n'a peur de rien. Après quelques départ et arrêts secs, la chose était maîtrisée, et on a roulé, hurlant de bonheur, vers la plage ou on a répété le festin de poissons de l'autre soir, sauté dans les vagues et été pris en photo par 200 indonésiens. Le retour, dans le noir et le traffic, était plus corsé et plein de péripéties, mais nous sommes revenues à bon port saines, sauves et exaltées par notre promenade. L'estomac ouvert par cette aventure nous sommes allées, 3 copines, dans notre restaurant préféré où nous avons entrepris de commander tous les plats qui nous tentaient. Les serveurs, éberlués, nous ont amené jus de mangues, d'avocats, nasi goreng (un riz frit), sandwich aux tomates, crêpe au chocolat, guacamole et bananes frites napées de miel. C'était un festin.

Et c'était ça, mon Indonésie. J'avais les larmes aux yeux en serrant Aninda dans mes bras ce matin, en empruntant ma petite ruelle une dernière fois, on lavant le visage avec un sceau dans la salle de bain. Je lui ai laissé des biscuits au sirop d'érable, elle m'a donné une tasse sur laquelle elle avait fait imprimé une photo de nous avons Bilka, Stéfie et Julia. Et puis je suis partie.

Vous excuserez la diarrhée littéraire. Quelques jours sans écrire, qui plus est les derniers, et beaucoup de temps dans cet aéroport. Je vais aller m'enregistrer, et dans 9h je serai à Abu Dhabi, ou j'écrirai peut-être mes milles réflexions médico-philosophiques, qui se bousculent au portillon depuis mon arrivée.