À Budapest, les trains de l’Europe de l’Ouest arrêtent. Tout le monde dehors et on recommence, et cette fois là, dans l’Est. Le rideau de fer est tombé depuis longtemps, mais on sent très bien le moment où on passe la ligne. Et pour quelqu’un qui arrive en train, ça se passe en Hongrie, dans la gare bruyante et bondée de la capitale. Arriver en Europe de l’Est, c’est ne plus savoir où on est si c’est la première fois. Clairement, ce n’est plus l’Europe qu’on connaît, l’Ouest, mais ce n’est pas l’Afrique, ni le Moyen-Orient, ni l’Asie, … « diantre où suis-je » est la question qui vient en tête. Etrangement, ce qui suit semble être l’attirance, en tout cas j’ai vu cela arriver chez moi et chez d’autres. Il y a quelque chose qui accroche dans les campagnes serbes et les drôles de bâtiments hongrois. Et pour un occidental, les clivages culturels, les guerres qui ont déchirés la région et les idées actuelles sont fascinantes de complexité.
Le train de Vienne qui m’y avait amené était climatisé, propre, plein de prises électriques, ça ne prenait qu’un petit 3 heures. À Budapest, commence le n’importe quoi : horaires et quais deviennent de plus en plus élastiques, et pour acheter son billet il faut prendre un numéro. Le temps de passer et tu as déjà changé des euros en Forint (la monnaie locale) et mangé un gyros avec un hongrois aussi sympathique que bedonnant. On a fait des provisions de pain, fromage, yogourt et fruits, parce que Budapest/Belgrade, ça se corse. L’horaire dit que c’est 7h30, mais on a mis un peu plus de 9h, parce qu’à la frontière serbe, ça n’a pas été très rapide... Du coup, on allait manquer notre train de nuit pour Skopje. C’était sans compter que ce train serait aussi en retard. Je me suis risquée à questionner un autre passager, après avoir passé une demi-heure dans « Le serbe de poche ». bien sûr je me suis ridiculisée en me tentant dans cette langue à l’alphabet rébarbatif, je suis tombée sur le seul passager à l’anglais impeccable. Mais même si le train de Budapest était bouillant, en bois et complètement crotté, j’ai déclaré que j’adorais le train. Vraiment, bien mieux que l’avion ou le bus. T’as de la place, tu peux marcher, tu vois le paysage, c’est complètement bucolique.
Je n’avais pas envie de sauter dans le train pour Belgrade, la Hongrie avait l’air si chouette. Le chemin vers Belgrade a été long, très long, dans un train très chaud, mais c’était quand même bien. Alex et moi avons révisé son livre de serbe, je me suis plongée dans « The wisdom of whores », un excellent livre sur le SIDA. J’avais l’impression de retrouver mon mojo d’implication, je grognais et m’enguelais dans mon wagon, toujours aussi offusquée par la situation.
On a fini par arriver à Belgrade, de nuit, après des siècles à la frontière. Notre train pour Skopje n’était pas encore parti, mais il était plein. On a sauté dedans, excessivement heureux d’au moins attraper le train. Mais on a eu beau marcher d’un bord à l’autre, argumenter pour avoir une couchette en payant plus, chercher de tous bords, rien à faire. On s’est assis par terre, résignés, à côtés des toilettes, et on est restés là… pendant 12h. On en est sortis sans beaucoup de sommeil, le cou cassé, odorants, crevés et de mauvaise humeur, mais bien heureux d’être arrivés en Macédoine, on n’y croyait plus. Les mauvaises nouvelles sont ensuite arrivées : le bus qui devait nous amener à Ohrid, la destination finale, n’était pas dans 30 minutes, mais dans 5 heures. Consternation. Comme on venait de trouver Christine, qui était sur le même train que nous, mais comme on était pris on ne l’a pas trouvée, on s’est écrasés au sol, la délégation québécoise enfin réunie. Du burek (une espèce de pâte filo fourrée au fromage) et un peu de repos plus tard, le mini-bus pour Ohrid est finalement arrivé (tout d’abord c’était 3h30, ensuite 4h, finalement 4h15, …). À 18 dans le bus, l’ambiance a levé, et vite. J’ai fait connaissance avec les Maltais derrière moi, un Autrichien débattait avec un Macédonien devant, Roy le Taïwanais faisait la démonstration du peu de français qu’il savait, les Slovaques et les Néerlandais faisaient des blagues au fond.
On a assez vite arrêté de se plaindre du trajet quand on a vu le lac. Ohrid, c’est la région du Sud-Ouest de la Macédoine, où un lac énorme s’étend entre la Macédoine, l’Albanie et la Grèce. Ce lac énorme est entouré de montagnes, de falaises, de vallées. La vue est ridiculement belle. Le paysage est simplement magnifique. Soudainement, on a compris pourquoi c’était le hub touristique des Balkans. En plus de la bière pas chère, il y avait la nature qui n’en finissait plus d’être belle.
Me voilà donc au milieu de la jungle qu’est une assemblée générale (GA) d’IFMSA. IFMSA, c’est la fédération internationale des associations d’étudiants en médecine. C’est 100 pays, 1 million d’étudiants, 2 assemblées par année où on retrouve de 600 à 1000 délégués. C’est la folie. Histoire de vivre ça au carré, je suis là pour le pre-GA, 3 jours de conférences et d’ateliers de plus, avant l’assemblée elle-même. Sur les presque 1000 participants attendus, environ 300 sont déjà ici pour un pre-GA ou un autre. Il y a celui des coordonateurs des échanges internationaux, des officiers internationaux d’IFMSA, des formateurs qui en forment de nouveaux, et le mien, Think Global.
Et il y a tous mes copinos de PAMSA, la région des Amériques dans IFMSA, que j’ai rencontré au Panama cet hiver, que j’avais hâte de serrer dans mes bras de nouveau, et tous ceux avec qui j’ai des rencontres en ligne depuis des lustres pour organiser le pre-GA, mais que je n’avais jamais vu. Après la frénésie des rencontres, il y a la bonne veille façon de s’assurer d’une cohésion : boire ensemble. Comme en Indonésie, après une soirée et quelques bières, tout est en ordre et nous sommes un groupe uni. D’ailleurs, entre les 18 Néerlendais qu’il y a ici (et d’autres arrivent plus tard) et les 13 qu’il y avait en Indonésie, je passe presque mon été aux Pays-Bas. Définitivement, c’est un été dans un contexte international, 17 pays là-bas et environ 90 ici quand tout le monde y sera.
C’est la joie : des gens de partout et de la santé mondiale à la pelle. Je suis une femme comblée. Crevée, mais comblée. Quand je suis arrivée après mes 36h de voyagement, il y avait les rencontres de dernières minutes, mon conférencier dont il fallait prendre soin, des courriels à envoyer. Mon lit, même dur, a été tant attendu. Cela reste un avantage d’arriver d’Asie : rien en Europe de l’Est ne me paraît problématique ! Train en bois, hôtel poussiéreux ? Je peux gérer.
Donc internet sans-fil qui flanche ou pas, hôtel bouillant ou pas, je fais avec : il y a un lac magnifique et de la nourriture incluant fruits et légumes, mais qualité de vie vient d’augementer drastiquement. Ajoutons à ça le fait que la bière en denars, c’est pas mal moins cher qu’en euros, et que je suis dans un méga-high d’implication et la vita è bella.
