mardi 15 septembre 2009
Conclusion
Je suis un peu excessive. Quand on me demande quelque chose qui me tente, ne serait-ce qu’un tantinet, j’ai la fâcheuse manie d’acquiescer. On m’a demandé d’écrire pour le Pouls et malgré que fait que ma toute nouvelle liste de tâche (la plus récente fonctionnalité de mon ordinateur) me rappelait constamment combien de choses devaient être accomplies, et vite, j’ai accepté. Semi-sordide diront certains. Déni, diront d’autres. Apparemment, parce que j’ai pris 11 avions cet été, il semble y avoir un consensus qui va comme suit : je devrais avoir quelque chose à dire. Oh. De fait, j’ai peu de crédibilité à dire le contraire : j’ai une extinction de voix (trop parlé ?) et j’ai écrit environ 200 pages sur mon blog cet été. Ce qui me triture, c’est plutôt d’avoir quelque chose de pertinent à raconter. C’est une chose d’écrire pour se souvenir, pour comprendre, pour s’échapper, pour prendre prise ou alors la lâcher. Cela en est une autre de le faire pour que quelqu’un en retire quelque chose. Partir loin est tellement tentant quand on cherche des réponses. Même si on trouve surtout des questions en plus. Et on revient un peu confus de ne pas se sentir plus solide sur ses pattes. C’est un grand mythe, aussi bien le déboulonner derechef : voyager ne permet pas de se trouver, en fait on s’y perd bien plus souvent. On va apprendre par contre, tout un tas de choses. Certaines qu’on admet bien : après les 11 avions, il y a aussi eu 8 bus et 5 trains je peux facilement dire qu’une chose que j’ai en plus, c’est de la patience. Une vertu très à développer dans mon cas. D’autres qu’on avoue moins bien : rares sont ceux qui se vanteront d’avoir appris à uriner dans une toilette turque sans s’en mettre partout. Cela reste un apprentissage complexe. On ne dira pas non plus qu’on s’est trouvé égocentrique ou pantouflard, même si c’est une révélation très commune du voyage… Quelque chose de très populaire, c’est de raconter comment on a compris la pauvreté, ou la simplicité, ou le bonheur d’indigènes batifolant nus dans la jungle. Ça n’a pas grande valeur de raconter ça à qui ce soit, ça ne sert qu’à se conforter un peu dans l’idée que le bonheur se trouve chez les pauvres, ce que beaucoup utilisent pour se dire que dans ce cas, ce n’est pas bien grave s’ils crèvent de faim, de froid ou de tuberculose (il fallait que je le dise !). C’est archi-faux : le bonheur, comme la bêtise, se trouve chez les riches et les pauvres, les beaux et les laids. Ça ne justifie en rien le fait que l’on maintienne d’autres humains dans la pauvreté. Que l’on sifflote pendant que ça tombe comme des mouches. Je fais partie de l’école de pensée de ceux qui disent qu’il n’est pas nécessaire de voir pour s’insurger. Pas besoin de parler quechua pour crier haut et fort que les conditions de santé des autochtones péruviens sont terribles. Pas besoin d’avoir parcouru l’Afrique pour demander un meilleur accès aux antirétroviraux. Pas besoin d’avoir vu la tuberculose consommer quelqu’un pour s’époumoner devant le piètre travail fait dans le domaine. Non, pas besoin, et j’en suis la preuve, moi qui compte les secondes et à chaque fois que ça fait dix, j’ai un petite encoche au cœur, parce que quelqu’un vient de mourir de la TB. Mais ceci n’est pas à propos de moi. D’ailleurs, les perspicaces me rappelleront que les chandails que j’ai enfilé à tous de gré ou de force disent « un décès chaque 15 secondes », mais ça, c’est les rapports gentils de l’OMS, ce qui est largement, très largement sous-estimé. On peut donc s’offusquer sans voir, mais voir reste très instructif. Je n’ai pas vu d’indigènes batifoler nus, j’étais à Java, est dans une grande ville du plus populeux pays musulman au monde, on se promène pas très nus. On meurt de la TB par contre. Vous savez qu’on appelle la TB la « consumption » en anglais ? Parce que les gens se consomment, à peine s’ils ne partent pas en fumée. Je n’avais jamais vu de patient à ce stage, mais quand je l’ai vu sur son lit au matelas fin comme une feuille, j’aurais pu le diagnostiquer du regard. Son corps criait la tuberculose qui le mangeait tout rond. Quand il a voulu s’asseoir, il a été pris d’une quinte de toux et, comme pour bien exemplifier tous les symptômes, a fait un épisode d’hémoptysie sur le champ. Le morceau de poumon qui lui est littéralement sorti de la bouche, parce que c’était clairement pas juste du mucus et un peu de sang, avait la taille d’une bonne balle de golf. Mes yeux sont sortis de mes orbites presque autant que les siens. Et c’est là que vient la chair derrière tous mes mots, ce que j’ai cru apprendre presque 2 mois. Il y a un terme fabuleux en anglais, et je le dis malgré mon attachement féroce à la langue de Molières : to care. La meilleure traduction est « se soucier », mais ça sonne moche. Se soucier est terriblement difficile. En fait, dans ce programme qu’on appelle pompeusement le doctorat en médecine et qui après quelques années et tours de moulinet est sensé faire de vous un médecin, on va passer beaucoup de temps à essayer de nous apprendre à ne pas trop se soucier. Oui, oui là, il faut bien se soucier de nos patients un peu, mais pas trop quand même. Une distance, saine dit-on. Du professionnalisme. C’est de la foutaise : il faut se soucier comme des fous. Corps et âmes. Parce qu’il est tout à fait erroné que cela fait de nous des moins bons médecins. La seule raison pour laquelle on nous dit de ne pas le faire, c’est parce que c’est dur. Le plus dur, c’est de ne pas détourner le regard. Pour se soucier de quelqu’un, il faut d’abord le regarder en face. Il est tellement facile de faire glisser les yeux d’un côté. C’exactement pour ça que tant de gens partent aider et ne font rien : ils tendent la main avec les yeux serrés bien durs. En plus, ils se soucient rarement de savoir si quiconque voulait prendre la dite main. Mais ce qui est certain, c’est que de se balader dans la vie les yeux résolument clos, en chantonnant pour ne pas entendre en plus, ne nous amène rien de rien. Ceux qui se soucient comme des fous ne sont pas malheureux, au contraire. Il n’est pas vrai qu’ils portent le monde sur les épaules. Quand on se soucie des autres, quand on veut que personne ne meure de maladies que l’on prévenir et traiter, quand on arrive à voir chaque être humain comme valant tout autant que soi si ce n’est plus, alors on va se coucher heureux le soir. Celui qui s’est insurgé à fait tout ce qu’il pouvait, et après le dur labeur d’une journée à faire son possible, on dort du sommeil du juste. La tête lourde de sommeil, mais les épaules légères. Celui qui fait son chemin les yeux fermés à longueur de journée n’arrive plus à laisser tomber ses paupières le soir venu. Le monde est un bordel, mais quand on n’a même pas eu le courage de le regarder comme tel, de prendre la souffrance dans ses yeux et de se dire : je ne fléchirai pas, je ne détournerai pas le regard, alors on a les yeux qui restent ouverts à fixer le plafond. Et les épaules pesantes de celui qui porte l’univers sur ses épaules. On vous regarde, et vous ?
